Philo, coaching ? à votre avis

La philosophie, vous l'avez sans doute rencontrée sous le visage d'un enseignement scolaire, ou de livres abstraits, ou encore de discussions animées pour "refaire le monde". On la définit souvent comme une "science humaine", qui privilégie la réflexion rationnelle et critique, sur des "grands problèmes". De son côté, le coaching est souvent défini comme l'accompagnement d'une personne dans ses changements personnels ou professionnels, et semble davantage orienté vers la mise en place de projets et de pratiques aidant la décision. On a donc l'impression de deux démarches distinctes : la philosophie pour la culture générale, et le coaching pour résoudre les problèmes pratiques. Mais aujourd'hui, l'existence des consultations philosophiques nous pose la question d'une philosophie également centrée sur les problèmes pratiques et psychologiques de la vie quotidienne. Philosopher, ce n'est plus seulement réfléchir à des problèmes abstraits, pour passer son Bac, mais aussi et surtout "bien penser" pour "bien vivre" (pour parler comme Descartes).  Peut-on encore dire, donc, que philosophie et coaching soient deux démarches totalement distinctes ? Ou bien peut-on apercevoir des intersections ? Je vous propose d'échanger vos avis sur cette question, et d'explorer quelques pistes de réflexion sur ces deux pratiques de réflexion et de dialogue.

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Dimanche 6 avril 2008 7 06 /04 /Avr /2008 23:01

 

      La motivation : un de ces termes « qui chantent plus qu’ils ne parlent », comme disait Valéry au sujet de la liberté. Un mot ambigu, en effet, porteur d’espérance (l’espérance, ce principe de toute histoire humaine, si l’on en croit Ernst Bloch) et, comme la liberté, de valeur, - mais en même temps un mot dont le sens est difficile à déterminer, tant le contenu de la motivation est varié suivant les individus (tout comme le jugement de goût qui, selon Kant, ne donne chez personne le même contenu à l’idée d’agréable) et suivant les situations (chaque homme déterminant son projet d’existence – comme dirait Sartre – à partir d’un lieu et d’une histoire qui lui sont propres).

      Pourtant, on le sent bien, la motivation est quelque chose d’important pour une vie humaine, qu’il n’est pas indifférent de posséder ou de ne pas posséder. Car il s’agit bien de possession. Je possède ou je ne possède pas de motivation, je suis ou je ne suis pas possédé par une ou plusieurs motivations. « Etre ou bien n’être pas, voilà la question », disait Hamlet (Shakespeare, Hamlet, III, 1, 56), se demandant s’il valait mieux survivre en supportant son oncle usurpateur, ou bien mourir, ou bien faire mourir. Ce genre d’alternatives existentielles semble être à la base de toute motivation. Le choix (ou la préférence, l’inclination) entre plusieurs partis, entre plusieurs directions, peut se faire au hasard, et ainsi n’être « motivé » par aucune raison ou aucune cause, ou bien au contraire s’effectuer en fonction de certains critères servant de « motifs ».

      Parménide, qui voulait qu’on tranchât en faveur de l’être, à l’opposé du non-être (fragment B 2), , n’aurait pas pu être Hamlet qui, par une dépression du vouloir-vivre ou de l’éros (pour parler comme Nietzsche ou comme Freud), s’avérait incapable de décider, par rapport au sens de l’être, de la vie et de l’action.

      La question de la motivation semble bien reposer, en effet, sur celle du sens, qui rejoint les interrogations fondamentales de la pensée : pourquoi ceci plutôt que cela ? Pourquoi de l’être plutôt que rien ? Celui qui est « motivé » a décidé qu’une réponse était possible à ces questions et a choisi une réponse, une solution, un but, une cause, un « motif » - que ce choix soit conscient ou non.

      La personne consciemment « motivée » exerce donc son libre-arbitre en prenant un parti (« son parti »), et ne reste pas comme l’âne de Buridan qui, selon la fable, serait mort de faim entre deux ballotins d’avoine identiques, n’ayant aucun motif de pencher pour l’un plus que pour l’autre. Être motivé, est-ce pour autant conquérir sa liberté en évitant une telle indifférence paralysante, par une simple décision du libre-arbitre ? Si l’on suit Descartes, l’indifférence par rapport aux partis à prendre ne signifie pas qu’on est libre (comme le croient ceux qui confondent liberté et absence de détermination), mais c’est au contraire « le plus bas degré de la liberté », la neutralité passive qui empêche l’homme de s’engager dans l’existence (cf. Méditations métaphysiques, IV et la Lettre à Mersenne du 27 mai 1641).

      Pourtant, peut-on considérer comme nul et non avenu le doute sceptique sur la connaissance, et donc sur la capacité de l’homme à « trancher en connaissance de cause » ? Selon les Sceptiques, il est impossible de trancher en théorie pour ceci ou pour cela : l’homme ne sait pas ce que renferme l’être des choses, et ne sait pas pourquoi il agit dans un sens plus que dans l’autre. Sextus Empiricus avance de sérieux arguments (Hypotyposes pyrrhoniennes), qui justifieraient une vie à proprement parler « sans motivation », c’est-à-dire sans motif rationnellement explicable d’agir ou de penser dans un sens plutôt que dans l’autre : entre des jugements opposés sur une même chose, « faute de pouvoir préférer ou repousser, nous aboutissons à la suspension du jugement » ; en outre, toute preuve a elle-même besoin d’une preuve, et ainsi à l’infini, on doit donc suspendre tout jugement final « puisque nous ne savons où commencer le jugement » ; de plus le jugement est relatif à chacun (idée déjà avancée par Protagoras), et n’atteint donc pas la nature des choses ; en somme, comme le disait déjà Gorgias (cité par Sextus Empiricus, Contre les mathématiciens, VII, 65-87), « même s’il existe quelque chose, cette chose est inconnaissable et inconcevable par l’homme », et ne peut donc être formulée avec certitude, tant le langage et la pensée s’écartent de l’être lui-même.

      Mais le problème de la motivation se réduit-il à l’alternative du scepticisme paralysant et du libre-arbitre prenant parti ? Ce serait supposer que toute motivation est fonction de « motifs » assignables par la conscience et la réflexion, et ainsi que l’absence de motivation ne serait qu’une incapacité (individuelle, ou structurellement inhérente au genre humain) à déterminer le « motif » d’une pensée ou d’une action.

      Or doit-on nécessairement supposer à celles-ci un motif, une raison explicable ? Toute philosophie rationaliste ou naturaliste cherchera une telle réponse, en postulant que « tout, dans la nature, a une raison ou une cause » (idée fondamentale du « meilleur des mondes possible » de Leibniz, qui explique ce monde par la perfection divine).

      Cependant, si l’on cherche à expliquer, non plus « ce que je peux connaître », mais « ce que je dois faire » ou « ce qu’il m’est permis d’espérer » (Kant voyait là les questions fondamentales de la philosophie, toutes liées à la question « qu’est-ce que l’homme ? »), peut-on en ces domaines, tout motiver et tout prouver ?

      En mettant en scène des « actes gratuits », Gide nous a montré qu’une existence et une pensée pouvaient très bien se dérouler sans motifs, sans buts et sans explication (apparente du moins) : « J’ai longtemps pensé, écrit-il, que c’est là ce qui distingue l’homme des animaux, une action gratuite… Et comprenez qu’il ne faut pas entendre par là une action qui ne rapporte rien, sans cela… Non, mais gratuit, un acte qui n’est motivé par rien. Comprenez-vous ? Intérêt, passion, rien… L’acte désintéressé ; né de soi ; l’acte aussi sans but ; donc sans maître ; l’acte libre ; l’acte autochtone » (Le Prométhée mal enchaîné, Gallimard, 1980, p. 20-21).

      Peut-on donc supposer une coupure aussi radicale de toute action par rapport à ce qui la motive ? Peut-être au niveau physique, mais au niveau psychologique ? Sommes-nous conscients des motifs de tous nos actes et de toutes nos pensées ? Ne peut-on être motivé pour quelque chose sans le savoir, sans savoir pourquoi ni dans quel but ? Nos motivations réelles ne relèvent-elles pas souvent de l’irrationnel ?

       Ces questions rattachent la notion de motivation à celle d’un dynamisme de l’inconscient (cf. Freud), qui nous meut et nous émeut à notre insu : motivation au sens étymologique de mise en mouvement (motus), qui pourrait avoir pour origine inconsciente (mobile) notre corps (cette « grande raison », disait Nietzsche), ou tout ce qui nous meut de l’extérieur (jusqu’au « premier moteur » dont parle Aristote, et qu’il rattache au bonheur d’une vie parfaite et divine). En somme, la motivation serait un but ou une cause échappant à la conscience, et ne serait donc pas à comprendre comme un projet personnel issu d’un désir ou d’une volonté consciente.

      C’est ainsi que la comprennent, apparemment, les psychologues contemporains qui rattachent la notion de motivation à celle de besoin, et élaborent une théorie psychologique du comportement par rapport aux besoins de l’existence. J. Nuttin (Théorie de la motivation humaine) entend ainsi la motivation au sens de ce qui détermine la direction et le dynamisme de la relation d’un sujet à son milieu, et aboutit de la sorte à la considérer comme un ensemble de « relations requises » par l’existence de ce sujet en situation, autrement dit comme un ensemble de « besoins », impliquant pour chaque sujet un système de « préférences ». A. Mucchieli réduit lui aussi la motivation à un ensemble de déterminations du comportement humain, pouvant même être utilisées à des fins de manipulation de celui-ci.

      Mais réduire la motivation à « ce qui meut » l’homme (mobile, moteur), ou à un « motif » accessible à sa conscience, n’est-ce pas exagérer la valeur de l’étymologie ? Le problème de la motivation est précisément l’existence ou l’inexistence des moteurs et des motifs. C’est un problème existentiel et ontologique à la fois, dont le propre est sans doute de devoir être sans cesse reposé et retravaillé. Car il met en question perpétuellement l’alternative entre le rationnel et l’irrationnel, la décision et l’indécision, la volonté et la nolonté, le désir et l’anorexie : alternatives dont les motifs sont souvent cachés, et qu’on ne peut souvent trancher, tel Salomon, que par un jugement arbitraire. A moins que cette phrase ne soit elle-même arbitraire ?

 

Joël FIGARI

(Article initialement paru dans Philosophie, N°3, Grenoble, 1997).

 

     

 

 

Par J F - Publié dans : PHILOSOPHIE : ARTICLES
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Mardi 8 avril 2008 2 08 /04 /Avr /2008 10:33

 

 

Le coaching scolaire

 

C’est l’accompagnement de la personne en milieu scolaire ou universitaire, afin qu’elle trouve un lieu où être entendue sans être jugée, et qu’elle puisse alors construire par elle-même  son projet de vie (études, profession...), mais aussi reconnaître et développer son propre potentiel. L’élève/étudiant qui entre dans une démarche de coaching devient un « coaché » accompagné par un « coach ». Le coach tient compte des différents domaines de vie du coaché, ainsi que de son parcours personnel, mais il ne donne pas de conseil d’orientation (études, profession, vie privée...), ni de cours particulier augmentant immédiatement la réussite scolaire, ni de consultation psychothérapeutique. Il s’agit seulement – mais ce n’est pas rien – d’aider le coaché à entrer en contact avec ses propres ressources et à se servir d’elles pour développer un projet de vie évolutif et épanouissant.


 

Pour qui ?

 

Le coaching scolaire s’adresse à tout élève/étudiant :

- rencontrant des difficultés ou des doutes d’ordre scolaire ou personnel ;

- désirant construire par lui-même son projet de vie (études, profession, ...) ;

- désirant rentrer en contact avec son propre potentiel, pour le développer progressivement, à moyen et long terme.

Ponctuellement, le coaching scolaire s’adresse également aux parents qui souhaitent accompagner leur enfant vers la vie adulte, et se demandent quelle attitude adopter.


 

Pour quoi ?

 

Les objectifs auxquels le coaching scolaire peut répondre varient suivant la situation et les besoins de l’élève/étudiant coaché :

 

- renforcer sa motivation

- avoir confiance en soi

- mieux se connaître (parcours, valeurs, profil psychologique,...)

- se maîtriser (stress, désorganisation,  émotions,...)

- s’orienter (études, métier, vie adulte...)

- s’ouvrir des possibilités

- entrer en contact avec ses ressources

- développer son potentiel

- construire un projet de vie

- etc.

 


Comment ?

 

Le coaching scolaire prend la forme de séances régulières de face-à-face entre le coach et le coaché, suivant un contrat qui en fixe les modalités (nombre, lieu, horaire, fréquence, durée, prix). Après une phase d’accueil du coaché et d’analyse de ses besoins, les séances de coaching peuvent s’orienter dans trois directions principales, que le coaché est libre de réaliser : bilan de potentiel, projet de vie, développement du potentiel personnel. Ces directions ne sont pas nécessairement des étapes successives. Elles ne sont pas imposées par le coach, mais choisies par le coaché. Les parents ou responsables légaux de l’élève coaché peuvent, le cas échéant, participer à une étape particulière du coaching, définie en concertation.

      Les outils et méthodes utilisés sont ceux du coaching, appliqués à la situation de l’élève/étudiant, c’est-à-dire d’une personne se dirigeant, avec sa propre histoire, vers sa vie adulte. Les entretiens seront individuels et confidentiels. Ils utiliseront les méthodes non-directives du coaching, comme le questionnement maïeutique et les reformulations, mais aussi les questionnaires, supports graphiques, fiches-action, fiches-évaluation, etc.

 

Par J F - Publié dans : COACHING SCOLAIRE
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Jeudi 1 mai 2008 4 01 /05 /Mai /2008 20:36

 

Etapes du coaching scolaire


Schéma type, pouvant être modifié pour s’adapter aux besoins

 

 

1     Accueil


ò


2    
Demande (problème, objectif)


ò


3    
Analyse de la situation


ò

4     Bilan des compétences


ò
        ø RDV Prof principal *


ò


Recyclage *


5    
Projet de vie


ò


6    
Valeurs et préférences


ò
              ø RDV C.O.P. *

et autodoc *


                              
      
÷


7    
Projet professionnel


ò


8    
Projet d’études

 

 

 

* Etapes à accomplir par le coaché,

en complément du coaching

 

Joël FIGARI

http://www.j.figari.over-blog.fr

 

 

Par J F - Publié dans : COACHING SCOLAIRE
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Mardi 7 octobre 2008 2 07 /10 /Oct /2008 20:46

« Comprendre l’entreprise »

 

Présentation du livre de Tony Alberto et Pascal Combemale, Comprendre l’entreprise. Théorie, gestion, relations sociales., 4e édition (A. Colin, 2006)

 

« Comprendre l’entreprise » est un livre qui porte bien son titre. Car pour comprendre l’entreprise, il ne suffit pas d’appliquer des techniques et des procédures concernant la gestion ou la production. C’est aussi savoir quelles sont les origines historiques de cette structure socio-économique, être capable de distinguer ses différentes formes, et pouvoir expliquer les principes qui l’organisent. En ce sens, comprendre est une activité philosophique, qui élabore des modèles, relie des concepts variés, interprète le sens des actions humaines, articule les phénomènes individuels et collectifs, et donne du sens à l’esprit d’entreprise. Le lien entre philosophie et management est clairement montré par ce livre (que l’on peut compléter par celui d’E. Végléris, Manager avec la philo). Celui-ci est à la fois clair, précis et complet (puisqu’il aborde en 250 pages : 1. Théories de l’entreprise ; 2. L’entreprise et son environnement ; 3. Organisation et gestion ; 4. Entreprise et société). Rédigé par des spécialistes des sciences économiques et sociales, il est certes destiné à des étudiants, mais il est également accessible aux non-spécialistes ayant un assez bon niveau de lecture, car son style concis utilise de nombreux concepts et assemble en système des éléments variés. Il pourra aussi intéresser ceux qui vivent l’entreprise de l’intérieur, et cherchent à comprendre ce qu’ils vivent au moyen de modèles de pensée clairement exposés. La réflexion managériale et économique trouve une ouverture intéressante dans l’interdisciplinarité (sciences économiques, sciences sociales, philosophie et histoire), qui met en œuvre ce que l’on pourrait appeler une « pensée complexe » (pour reprendre l’idée d’E. Morin). Cela permet d’éviter le simplisme, aussi bien pour le profane que pour l’entreprise en quête de sens et de stratégies. Même si les entreprises évoluent en fonction du contexte économique mondial, on peut donc dire que ce livre contribue au développement d’une « pensée durable ».

Par Joel Figari - Publié dans : PHILOSOPHIE, MANAGEMENT, BUSINESS
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Mercredi 8 octobre 2008 3 08 /10 /Oct /2008 15:37

L’odeur de l’argent

 

L’argent est souvent considéré comme un moyen d’échange économique universellement utile, et à ce titre valorisé moralement. Cependant l’utilité est-elle le seul critère d’un usage moral de l’argent, et celui-ci n’a-t-il pas besoin de normes externes pour ne pas devenir l’instrument de nos vices ?

 

            « L’argent n’a pas d’odeur », dit le proverbe. Autrement dit, le propre de l’argent est de n’être lié à personne en particulier, contrairement par exemple au parfum choisi par la femme qui le porte, ou au fumet caractéristique émanant de chaque cuisine familiale : non, l’argent ne porte sur lui aucun signe distinctif personnel, il est au contraire commun et impersonnel, et sa fonction est justement de fournir un symbole unique pour des personnes très différentes. Dès lors qu’il est admis comme valable dans une communauté donnée (généralement un Etat), il doit être valable pour tous indifféremment, puisqu’il est une commune mesure. L’argent est le même, donc, pour le voleur et pour l’honnête homme, pour la ménagère, l’entrepreneur, le chômeur, le curé, le militaire... Il a la même valeur, qu’il appartienne à une personne vertueuse ou vicieuse, avare ou généreuse, égoïste ou altruiste, et qu’il soit bien ou mal employé, bien ou mal acquis. L’argent se moque donc de toute morale, puisqu’il se moque des différences de vertus et de toute hiérarchie des vertus.

 

Neutralité morale de la valeur économique

 

            A quoi cette indifférence morale de l’argent est-elle due, et jusqu’où va-t-elle ? L’indifférence de l’argent par rapport à la morale est lié au fait que l’argent (ou l’or, le cuivre, le bronze, les billets, les chèques... bref, toute monnaie imaginable, money) n’est rien d’autre qu’un symbole quantitatif permettant de monnayer des objets ou des services, c’est-à-dire de les échanger en fonction de leur quantité ou mesure. Il ne s’agit pas de morale, mais de poids et mesures, de calculs et d’échanges : la finalité de l’argent est pratique, elle n’est pas d’accomplir une bonne action, mais de faciliter les échanges économiques. L’argent n’est rien d’autre que cet intermédiaire neutre de l’échange, qui ramène le qualitatif à du quantitatif. Comme le montre K. Marx (Critique de l’économie politique, II), la monnaie, c’est-à-dire l’argent utilisé dans un échange, est le symbole d’une commune mesure entre les termes de l’ échange ; l’argent est l’unité de mesure universelle, moyen de circulation des marchandises.

 

Valeur morale de l’argent

 

            En tant que moyen d’échange et commune mesure, l’argent semble ainsi utile, voire nécessaire, et de plus il est impersonnel donc impartial, ce qui est un des caractères de la justice. On aurait donc raison de considérer l’argent comme un instrument purement utilitaire, moralement neutre ou même moralement avantageux, puisqu’il permet les échanges de biens et de services nécessaires à la vie, et à un certain plaisir, voire un certain bonheur. En ce sens, l’argent n’a pas d’odeur : tous les moyens de l’acquérir et de l’utiliser sont bons, dans la mesure où ils parviennent à des échanges bénéfiques.

            De plus, l’argent est le symbole de la richesse, et pour produire des richesses il faut être économe et travailler, ce qui est vertueux. L’argent, c’est le travail, son produit et sa mesure. Cela est très simple, et il n’y a pas ici de question à se poser ; il y a une relation simple entre le travail et l’argent, qui donne à celui-ci une valeur indiscutable, et le met à l’honneur. Charles Péguy, qui a recueilli dans L’argent (1913) des impressions plutôt pessimistes sur celui-ci, ne manque pas pourtant de signaler sa valeur morale : « L’argent est hautement honorable, on ne saurait trop le redire. Quand il est le prix et l’argent du pain quotidien. L’argent est plus honorable que le gouvernement, car on ne peut pas vivre sans argent, et on peut très bien vivre sans exercer un gouvernement » ; l’argent est « honorable », « droit », « décent » (Pléiade, p. 1083).

 

L’argent à tout prix (cynisme ordinaire)

 

            Ces raisons suffisent à supprimer toute honte par rapport à la recherche, à la possession  et à la dépense de l’argent. C’est pourquoi certains font même de la richesse (possession d’argent ou de biens monnayables) un but de la vie, et un synonyme de bonheur (cf. Aristote, Ethique à Nicomaque, l. 1). C’est pourquoi certains aussi, ne voulant retenir que la finalité de l’argent, jugent que celle-ci étant bonne (procurer le nécessaire grâce à des échanges facilités), tous les moyens sont bons pour y parvenir. C’est le vieux raisonnement manichéen et pragmatique : seul le succès importe, et s’il faut passer par un mauvais chemin pour y parvenir, peu importe, ce chemin n’est qu’un passage et se fait oublier une fois le résultat obtenu. Je peux donc être malhonnête, voler, détourner des fonds, vendre de la drogue ou des armes, pourvu que je produise des richesses pour moi et pour mes proches : ceux qui restent honnêtes et travaillent font finalement la même chose que moi du point de vue du résultat.

 

Une mauvaise odeur

 

            On voit à quoi peut mener « l’argent sans odeur » : des échanges bénéfiques, mais aussi une foule d’actes immoraux s’autorisant du caractère neutre et objectif de l’argent. Celui-ci prétend être sans odeur, parce qu’il sert indiféremment à tous les membres d’une communauté politico-économique. Mais si l’on réfléchit ne serait-ce qu’au sens propre du mot « odeur », ne doit-on pas dire au contraire que l’argent a une odeur ? Il n’a pas certes l’odeur particulière d’une personne ou d’une famille, mais en passant entre toutes les mains n’acquiert-il pas toutes leurs odeurs à la fois ? L’argent ne sent pas ceci ou cela, il sent tout ce qui le touche, c’est-à-dire un mélange effroyable de choses très différentes, une très mauvaise cuisine, crasseuse et qui pue. Sentez votre porte-monnaie : il pue. Le métal, le papier et l’encre, crasseux, galvaudés par des mains honnêtes et malhonnêtes. L’argent sent en réalité la somme statistique du moral et de l’immoral d’une société donnée.

 

Comment normer notre rapport avec l’argent ?

 

            La question morale devient alors : existe-t-il des normes permettant de régler notre rapport à l’argent, de façon que son acquisition, sa possession et son usage restent toujours soumis à l’exigence du bien ? C’est en réalité la question propre de l’économie, depuis la plus haute Antiquité. Xénophon, dans L’économique, donnait déjà l’image idéale d’une propriété agricole gérée de façon ordonnée, la vertu de l’ordre permettant de créer une sorte de « loi dans la maison »(selon l’étymologie d’« économie »), tout comme un père de famille. Aristote, dans La politique (l. 1), prit ensuite en compte cette dimension familiale de l’organisation socio-économique, et continua le raisonnement en l’étendant au village, puis à la communauté de villages, et finalement à la cité-Etat : c’était la naissance de la science politique et économique à la fois. Une cité est bien gérée quand elle a, comme une famille et une maison, une économie, c’est-à-dire un ordre juste, garanti par des lois.

            Sur des bases juridiques et politiques, il devient dès lors possible de normer notre rapport avec l’argent. Cette idée-là a fait son chemin, puisqu’on retrouve chez K. Marx (Le Capital, II, 4, note a, Pléiade p. 698) une référence directe à Aristote (La politique, I, 8-9). Karl Marx reproche au capitalisme, on le sait, d’être un mauvais usage de l’argent. On pourrait presque dire que pour lui, le capital est normal, mais la capitalisation, l’accumulation indéfinie de l’argent par la bourgeoisie, à partir de la plus-value créée par les travailleurs, est anormale et moralement condamnable.

 

Argent dépensé et argent accumulé

 

            Les analyses de K. Marx reposent sur un raisonnement au sujet des marchandises, et de leur rapport avec l’argent ; on ajouterait aujourd’hui aux marchandises les services, mais le raisonnement reste valable. En effet (Le Capital, section I, ch. 3), il y a deux manières principales et très différentes d’utiliser l’argent dans un échange : soit on vend pour acheter (« transformation de la marchandise en argent et retransformation de l’argent en marchandise », M-A-M ; cf. p. 692), soit on achète pour vendre (« transformation de l’argent en marchandise et retransformation de la marchandise en argent », A-M-A). Dans le premier cas on n’accumule pas l’argent, le but est seulement de posséder la marchandise dont on a besoin ; dans le second cas au contraire, on possède au départ et à l’arrivée un argent disponible, et pas de marchandise : il s’agit alors d’un capital (au sens péjoratif). K. Marx décrit dans son ouvage les différentes manières d’accumuler sans cesse ce capital, la meilleure n’étant pas de thésauriser, mais au contraire de faire rentrer l’argent dans la circulation des marchandises, de façon à produire une valeur supérieure au terme de l’échange (A-M-A’ : où naît la plus-value).

 

Le mauvais capital : Aristote marxiste ?

 

            Si Marx cite Aristote dans Le Capital (Pléiade pp. 698 et 712), c’est précisément parce qu’il considère comme lui que l’accumulation illimitée de l’argent est immorale : Aristote distinguait ainsi l’usage normal de l’argent - l’économique -, et l’usage anormal - la chrématistique. L’économique est l’art d’acquérir « les biens nécessaires à la vie et utiles soit au foyer domestique soit à l’Etat », et elle se borne à cela, se satisfaisant le plus souvent du troc sans argent ; la chrématistique au contraire est née de l’augmentation des échanges de marchandises, qui a rapidement utilisé la monnaie. Pour elle, dit Aristote (cité par Marx), « la circulation est la source de la richesse et elle semble pivoter autour de l’argent, car l’argent est le commencement et la fin de ce genre d’échange. C’est pourquoi aussi la richesse, telle que l’a en vue la chrématistique, est illimitée(...) car ce qu’elle poursuit est la richesse absolue. L’économique est limitée, la chrématistique, non ; la première se propose autre chose que l’argent, la seconde poursuit son augmentation... C’est pour avoir confondu ces deux formes que quelques-uns ont cru à tort que l’acquisition de l’argent et son accroissement à l’infini étaient le but final de l’économique » (op. cit., p. 698). Plus loin, Marx cite également Aristote : la chrématistique est « blâmable », car elle détourne l’argent de l’usage pour lequel il a été inventé, à savoir non pas faire de l’intérêt avec de l’argent, mais favoriser l’échange des marchandises. Cela est d’autant plus vrai pour Marx, que la version moderne de la chrématistique est le capitalisme de la bourgeoisie, reposant sur l’exploitation du travail prolétaire, à cause d’une injuste domination de classe.

            La critique du capitalisme par Marx devrait faire réfléchir plus d’un « économiste » aujourd’hui ! Son argument essentiel repose ici, non pas sur un idéal révolutionnaire antibourgeois et destructeur, ni sur un socialisme utopique, mais sur une analyse éthique de l’usage de l’argent ! La morale de l’argent vient non pas de son rôle de mesure commune, mais à l’inverse, de la mesure de son usage. Ce n’est pas à l’argent de tout mesurer, c’est aux hommes de se modérer eux-mêmes dans l’usage de l’argent, en le remettant à sa place d’intermédiaire d’échange, et en le soumettant à d’autres valeurs, comme l’utile et le bien.


Le capitalisme, immoral ?

 

            Faut-il pour autant détruire le système capitaliste, en tant que généralisation du principe d’accumulation et de plus-value ? Ceux qui se proposent de détruire d’un même coup le capital et la classe qui le possède (la bourgeoisie), semblent être marxistes si l’on s’en tient à ces analyses. Ou alors, appelons-les socialistes, puisqu’ils veulent souvent remplacer la libre circulation des richesses par une circulation réglée et limitée par l’Etat au profit de la société. Cependant, même l’opposition entre libéraux et socialistes est suspecte, et risque de favoriser en réalité la chrématistique. Pourquoi vouloir renverser la bourgeoisie, si ce n’est pour devenir bourgeois à la place du bourgeois ? Est-ce réellement dans un idéal socialiste désintéressé ? L’homme est-il fondamentalement généreux ? D’autre part un libéral n’a-t-il jamais un usage économique de l’argent, et ne peut-il pas être plus généreux dans ce cas qu’un libéral ou un socialiste qui en fait un usage chrématistique ? Rien n’est simple, et peut-être la vertu est-elle tout d’abord de remettre en cause son propre rapport individuel avec l’argent.

            Charles Péguy, encore lui, nous met en effet en garde contre les illusions de socialisme, et les illusions de générosité. Il ne supporte pas Jaurès. Il en fait un symbole de faux socialisme. Il constate que notre société est celle du « règne de l’argent », ce qui est pour lui une décadence (L’argent, p. 1074). En effet, si l’argent devient la valeur principal d’une métaphysique (je possède, donc je suis), c’est au détriment d’autres valeurs. Par exemple les valeurs chrétiennes qui préoccupent Péguy. Mais aussi plus simplement par rapport au travail. La décadence de notre époque consiste selon Péguy en une dévalorisation du travail et une survalorisation de l’argent : alors que le travail était recherché pour lui-même depuis l’Antiquité, en tant qu’accomplissement et bonheur de l’homme dans ses actes, il n’est plus recherché aujourd’hui que pour l’argent qu’il procure. Péguy interprète cette situation comme une déspiritualisation de la société : c’est le temporel qui commande au spirituel, l’argent qui domine la morale en se faisant passer pour valeur suprême. Cette tyrannie de l’argent n’est possible que parce que les « bourgeois » ont l’idée qu’il faut imposer une certaine politique et une certaine métaphysique (p. 1086) à la société, et qu’ils veulent soumettre le peuple au « règne de l’argent » (p. 1211). Mais curieusement, pour Péguy, ces bourgeois, ce sont... les socialistes ! En réalité, ce n’est pas la couleur politique qui intéresse Péguy, mais la tendance des puissants à écraser le « peuple », à supprimer toute « commune mesure » (p. 1211) entre les classes sociales, et à les distinguer par leurs fortunes : si je crois à la valeur représentative de l’argent, si je pense que le symbole de mes richesses est le symbole de mon être, alors je m’assimile à une classe particulière, dans une hiérarchie où dominent les riches et pâtissent les pauvres.

 

Conclusion : séparer l’argent de la morale, pour le soumettre à la morale ?

 

            D’Aristote à Péguy, en passant par Marx, ne trouve-t-on pas finalement une même critique de l’usage de l’argent ? Cet usage est moral tant qu’il se limite à servir d’intermédiaire dans un échange de biens et de services utiles ou nécessaires, car cela est bénéfique pour la vie humaine. Mais il devient immoral dès que l’accumulation de l’argent est un but en soi, qui ne vise pas la transformation de l’argent en autre chose. En somme, l’argent a une valeur d’échange qui doit être soumise à la valeur d’usage de ce que l’on échange. Pour moraliser son usage, il importe donc que les termes de l’échange (personnes, biens, services) s’inscrivent dans des rapports sociaux eux-mêmes inscrits dans la morale.en particulier, il conviendrait de réfléchir sur la moralité des rapports d’inégalité souvent corrélatifs à l’argent (et relire Rousseau dans cette perspective). L’argent ne sera moral que si les personnes qui l’utilisent ne cèdent pas au désir illimité de richesse, mais visent avant tout le bien, en limitant l’argent au rang d’un moyen et non d’une fin. Car le respect (cf. Kant) est de considérer d’abord l’homme comme une fin, et non comme un moyen.
 
Joël Figari
(article initialement paru dans Perspectives philosophiques, N° 5, Grenoble, 1998).

Par Joel Figari - Publié dans : PHILOSOPHIE : ARTICLES
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Jeudi 6 novembre 2008 4 06 /11 /Nov /2008 21:26



Harcèlement moral au travail

Comment s’en sortir ?

 

 

On connaît depuis longtemps le harcèlement sexuel au travail, qui rappelle ce que l’on appelait jadis le « droit de cuissage », et qui est maintenant bien identifiable. Mais le harcèlement moral au travail est un phénomène encore plus fréquent et croissant, même si des mesures juridiques ont été prises en France depuis 2002. Le harcèlement moral est défini par la loi du 17 janvier 2002 comme un ensemble d’agissements répétés « qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte aux droits du salarié et à sa dignité, d’altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel ». J’ai pu en observer plusieurs cas, plus ou moins directement, en tant que simple citoyen, d’abord étonné, puis indigné. Comme son apparition est insidieuse, et comme la victime de harcèlement hésite parfois à se considérer comme victime, il est difficile de s’en sortir seul, et cela peut conduire à un isolement durable et douloureux, voire à des conséquences graves, comme l’atteinte à la personnalité, à la santé, à la validité, à l’emploi ou même à la vie de la victime. Il me paraît donc nécessaire d’expliquer les principaux signes du harcèlement, de redire en quoi il est moralement et juridiquement inacceptable, et d’indiquer les moyens de résister mentalement et de défendre ses droits d’être humain digne de respect.

 

Ne pas se tromper de signes

 

Le harcèlement n’est pas le comportement d’un chef tyrannique imposant ses quatre volontés à un groupe ; il n’est pas non plus le stress, les mauvaises conditions de travail, ou la maltraitance d’un supérieur hiérarchique. Est-il la réalisation d’un plan diabolique par une personne perverse ? C’est possible (voir l’ouvrage de M.-F. Hirigoyen). Mais il faut alors se demander si l’on n’a pas soi-même une tendance au délire de persécution ou à la paranoïa. Cependant, il faut rester très prudent sur ce point, car il est également fréquent que la victime en vienne alors à se considérer comme coupable ; que ce soit ou non un trait de caractère, il est nécessaire de consulter un psychiatre pour savoir si c’est le persécuteur qui est pervers, ou si c’est la « victime » qui interprète à tort les intentions et le caractère de son collègue, stigmatisé comme « harceleur ». Je citerai ici les signes proposés par M.-F. Hirigoyen (dans l’article dont le lien apparaît ci-dessous) :

 

Du  plus direct

Au plus subtil

Injures, insultes verbales

Contestation des décisions

Menaces verbales, intimidations

Rétention d’informations

Propos sexistes, racistes

Refus de communication

Gestes à connotation sexuelle

Ordinateur bloqué, téléphone coupé

Ridiculisation en public

Rumeurs malveillantes, médisance

Moqueries sur une infirmité ou une particularité                 physique

Atteintes à la réputation

Attaques des croyances religieuses ou des                 opinions politiques

Oublis répétés d’informer des réunions

Bousculade ou agression physique minime

Critiques injustifiées concernant le travail

 

Il faut distinguer deux formes principales (sans parler des variantes) de harcèlement : le projet pervers d’une personne qui en persécute une autre ; la stratégie professionnelle, parfois dictée en haut lieu, d’élimination d’un membre du personnel pour des raisons de gestion. Le premier cas entraîne un conflit de personnalités (psychologies différentes), le deuxième cas un conflit entre la victime et la collectivité qui vise à l’éliminer (intérêts différents).

       Mais la difficulté reste de reconnaître l’existence effective du harcèlement. On ne s’aperçoit pas toujours de ses signes, ou on hésite à les interpréter comme du harcèlement. A titre d’exemple, je donnerai quelques signes qui m’ont été confirmés par un témoignage précis. Il s’agissait d’un harcèlement mêlant un projet pervers et un conformisme professionnel peu réfléchi.

       Tout d’abord, la personne du harceleur paraissait « bien sous tous rapports » : une personne bien insérée socialement, sachant se faire apprécier par ses supérieurs et par des inconnus. Comme le montre Paul-Claude Racamier, la perversion narcissique se travestit très souvent sous des dehors tout à fait corrects socialement : les délires de grandeur et de toute-puissance se cachent sous un attitude « socialement ajustée », échappant de prime abord à tout diagnostic psychiatrique, thérapeutique ou psychanalytique (Le génie des origines, 4e partie, Payot, 1993) ; la personne qui fait face au pervers est donc tout d’abord « déroutée » ou « surprise », par des attaques assez discrètes et habiles pour ne rien laisser paraître, ou presque (c’est dans cette tactique du « presque », plus ou moins consciente,  que réside le pouvoir du harceleur).

       De plus, si le harceleur est en position de supérieur hiérarchique, cela peut entraîner une attitude automatique d’obéissance chez le harcelé, inconsciemment habitué à considérer comme valables les décisions… des décideurs payés pour décider. Le harceleur ne se prive pas d’ailleurs de jouer ici de son pouvoir, en faisant sentir au harcelé (sans même avoir à  le dire) que ce n’est pas à lui de décider, puisqu’il est hiérarchiquement inférieur.

Dans mon exemple, le harcelé se voit ainsi enlever progressivement toutes sortes d’initiatives et de décisions, les plus petites étant parfois les plus symboliques (c’est un peu comme si on entrait dans votre intimité, en vous empêchant d’accomplir des actes ordinaires dont vous êtes évidemment capables, manger, dormir, etc. : l’humiliation est rapide et profonde) : interdire un lieu de travail, contraindre à refaire dans l’urgence ce qui avait été fait soigneusement, empêcher la réalisation d’une décision, surveiller en permanence, diffamer la personne, l’accuser devant le « tribunal populaire » des collègues, etc.

Le pire est peut-être alors que le harcelé est profondément atteint psychologiquement par les atteintes imprévisibles et efficaces du harceleur, et que celui-ci est en position de force par le simple fait d’avoir attaqué le premier, de façon rapide et discrète. Le harcelé se retrouve subitement isolé. Ses proches et collègues, qui n’ont forcément rien vu et rien entendu, sont étonnés, et réagissent de deux façons opposées : soit ils accusent le harcelé de fabuler, soit ils cherchent à comprendre la réalité du harcèlement.

L’accusation de fabuler semble la plus fréquente, d’autant plus que le harcelé se met à douter de lui-même, et peut avoir tendance à donner raison à ceux qui lui disent (explicitement ou implicitement) : ce n’est rien, tu n’as pas bien vu, pas bien compris les bonnes intentions de ton collègue, et en discutant à l’amiable vous allez dissiper vos malentendus. Le syndrome de la victime est de donner raison à son persécuteur pour donner du sens à sa situation absurde.

Le résultat du harcèlement est alors inquiétant, voire catastrophique. Les attaques répétées du harceleur conduisent le harcelé à s’isoler lui-même ou à être isolé par les collègues ; le harcelé est subjugué par cette sorte de complot, qui peut le conduire au silence par crainte d’être considéré lui-même comme délirant ou paranoïaque.

 

Une atteinte inacceptable à la personne

 

       Quoi qu’il en soit, si vous souffrez moralement ou physiquement, et si vous faites le lien avec une situation de harcèlement au travail, c’est déjà un signe suffisant pour vous inquiéter et pour former l’hypothèse que ce n’est pas vous qui fabulez en vous sentant harcelé, car la souffrance est l’un des signes avant-coureurs de la reconnaissance de cette réalité. Il vous reste alors à vérifier votre hypothèse.

       Vous ne pouvez pas accepter, en effet, que votre personne, votre dignité et vos droits d’être humain soient bafoués. Le principe fondamental du droit, l’« habeas corpus », signifie que chacun est le seul à pouvoir et à devoir disposer (« habeas ») de sa propre personne (« corpus » signifie le corps au sens large : intégrité physique et mentale). La loi interdit formellement, aujourd’hui, le harcèlement moral, passible d’une peine pouvant aller jusqu’à 1 an d’emprisonnement et 15000 euros d’amende. Vous pouvez donc vous défendre, et la République doit vous défendre pour ne pas être atteinte elle-même dans son « corps » en tant que personne morale.

 

Des moyens de défense existent

 

       Un vieux proverbe dit que l’on n’est jamais mieux servi que par soi-même : pour se défendre face au harceleur, c’est sans doute vrai en partie. On peut donc commencer par de l’auto-défense.

       Il faut en effet réagir vite, car le harceleur a l’avantage d’avoir attaqué le premier et d’avoir déjà déstabilisé le harcelé, en position de faiblesse. Parfois, le moral du harcelé est déjà bien entamé par le doute et la dépression : le harceleur est alors habité par un sentiment de toute-puissance et d’invulnérabilité.

Pour se défendre, le harcelé doit d’abord se dire intérieurement que le harceleur a certes gagné la première bataille psychologique, mais non la guerre. Le harcelé doit alors choisir des moyens de défense à la fois efficaces et non-violents, qui seuls lui donneront raison à la longue. Cela ressemble à l’harmonie des contraires (le Yin et le Yang du taoïsme) qui donne tant d’efficacité aux arts martiaux, en travaillant sur la maîtrise de soi davantage que sur la destruction de l’adversaire. Il s’agit d’épouser l’attaque de l’adversaire pour mieux la contrer, en le déroutant.

Sun Tsu donne plusieurs tactiques de cette lutte dans son Art de la guerre, par exemple : « repliez-vous temporairement quand votre ennemi est fort », « feignez la faiblesse pour qu’il étouffe de suffisance », « attaquez-le quand il ne s’y attend pas », etc. Comme il s’agit de gagner une guerre  psychologique, on veillera prudemment à ne pas attaquer le premier, ni brutalement, ni physiquement (ce qui nous donnerait tort, moralement et juridiquement).

Un témoignage que j’ai recueilli conseille, pour « éviter les pièges », de « pratiquer le silence », de « ne jamais répondre aux accusations ou aux ordres immédiatement », de « demander un délai pour prendre du recul et préparer sa propre stratégie », et quand la situation est critique, de « s’enfuir » si l’on peut (le vocabulaire employé est bien celui d’une tactique quasi-militaire).

Cependant, l’auto-défense demande beaucoup d’énergie quand le harceleur est en position de force, et pour gagner la guerre psychologique, il vaut mieux avoir aussi l’aide d’alliés bien choisis (pas le premier venu qui semble nous prêter une oreille bienveillante, mais qui est peut-être prêt à nous trahir l’instant d’après, sans qu’on ait jamais pu le soupçonner d’une telle inimitié).

Le harcelé doit d’abord faire le compte (peut-être pas au-delà des doigts d’une main) du nombre d’alliés proches et absolument fiables : amis, conjoint, parents proches dans la plupart des cas.

Puis il peut s’adjoindre l’aide d’une personne absolument neutre, n’ayant aucun rapport avec le harceleur, et tenue par une déontologie du secret irréprochable, comme par exemple un avocat (pour la défense juridique) ou un psychiatre (pour la défense psychologique).

Il doit en revanche réfléchir prudemment avant de demander de l’aide à des collègues (j’en ai un témoignage précis), car ils ne sont pas en position neutre, et ils peuvent avoir, consciemment ou non, intérêt à ne pas contredire le harceleur, et donc à contredire le harcelé contre toute attente : « collègue » peut tout aussi bien signifier « allié » que « renégat potentiel » ; l’amitié véritable ne se confond pas avec la collaboration professionnelle.

Enfin, la vertu essentielle du harcelé doit être la prudence. Je donnerai un exemple issu d’un autre témoignage : le harcelé reçoit du harceleur un ordre écrit officiel, lui demandant de faire un service qui ne correspond ni à son statut, ni à ses compétences, ni à une nécessité, et cet ordre appelle implicitement une réponse écrite ; le harcelé ne doit surtout pas répondre par écrit qu’il refuse d’accomplir la tâche demandée, car cela pourrait constituer juridiquement une faute professionnelle ; il peut en revanche réagir en demandant une entrevue avec le harceleur, à condition qu’il soit certain d’être lui-même en position de force. Dans mon exemple, le harcelé s’est fait accompagner par un collègue représentant du personnel et syndiqué, et cette précaution lui a permis de se défendre dans une discussion à l’amiable, avec le harceleur, qui avait lui aussi préparé sa position de force en s’adjoignant une autre personne !

En somme, se défendre contre le harcèlement moral, c’est défendre ses droits et sa dignité, et c’est mener une guerre psychologique non-violente, avec l’aide d’amis véritables ou de professionnels fiables. Pour aller plus loin dans la réflexion, je propose quelques liens ci-dessous, en souhaitant bon courage au harcelé, et en suggérant au harceleur de se faire aider, lui aussi, à résoudre ses problèmes professionnels ou psychologiques autrement qu’en attaquant une personne innocente. Chacun, sans doute, est de bonne volonté au départ, même si « l’enfer est pavé de bonnes intentions ».

 

 

Liens :

 

Sur le site http://www.service-public.fr , il faut naviguer pour trouver la rubrique, en passant par emploi, travail> droit du travail dans l’entreprise > conflits du travail (où le harcèlement est placé à côté de la grève et des conseils de prud’hommes !) > harcèlement au travail > harcèlement moral (à côté du harcèlement sexuel). Ou bien cliquez directement sur ce lien : http://vosdroits.service-public.fr/particuliers/F2354.xhtml . Mais les fonctionnaires ne sont guère pris en compte, et aucune référence de texte juridique n’est donnée…

(pour y voir plus clair sur les fonctionnaires, consulter le site http://www.education.gouv.fr , Bulletin officiel N° 10 du 8 mars 2007, qui concerne les fonctionnaires en général, cliquez sur le lien suivant pour le lire : http://www.education.gouv.fr/bo/2007/10/MENH0700398C.htm )

 

Beaucoup plus utile et documenté, le site http://www.inrs.fr (Institut National de Recherche et de Sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles) > Les dossiers web > tous les dossiers > 1. Facteur et nature de risque > rubrique « Harcèlement moral : généralités ». Ou bien cliquez sur ce lien :

http://www.inrs.fr/inrs-pub/inrs01.nsf/IntranetObject-accesParReference/Dossier%20Harcelement%20moral/$FILE/Visu.html

 

Pour comprendre les manifestations subtiles du harcèlement, afin de mieux réagir, voir l’article excellent de M.-F. Hirigoyen sur le site http://www.jidv.com (Journal International de Victimologie) > Archives > Par numéro > JIDV 03 > Le harcèlement moral au travail en 2003. Ou bien cliquer sur le lien suivant : http://www.jidv.com/njidv/index.php?option=com_content&view=article&id=188%3Ale-harcelement-moral-au-travail-en-2003&Itemid=405

 

Pour réagir avec de l’aide, quelques exemples d'associations contre le harcèlement moral :


http://www.hmstop.com


http://membres.lycos.fr/xaumtom/harcelement.html
 

Se méfier des nombreux sites de psychologie ou de conseil qui vous donnent des recettes simplistes, en une page, pour vous en sortir. Votre situation est nécessairement complexe, et demande une analyse adaptée.

Par Joel Figari - Publié dans : PENSER LE QUOTIDIEN pour mieux vivre
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Mardi 11 novembre 2008 2 11 /11 /Nov /2008 20:48

La solitude est à la fois un sentiment et une situation. quand elle n'est pas vécue comme un moment de ressourcement, elle peut devenir "pesante" et nous rendre malheureux. Comment penser et vivre ce délaissement ?

Article à lire en cliquant sur le lien suivant :
http://www.bienetremag.com/developpement_personnel/joel_figari_poids_solitude-326-1.html
Par Joel Figari - Publié dans : PENSER LE QUOTIDIEN pour mieux vivre
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Mardi 11 novembre 2008 2 11 /11 /Nov /2008 20:54

Pourquoi certaines personnes semblent-elles plus heureuses que d'autres ? Est-ce une affaire de chance, ou bien peut-on agir soi-même pour son bonheur ?

Article à lire en cliquant sur le lien suivant :
http://www.bienetremag.com/developpement_personnel/joel_figari_bonheur-332-1.html
Par Joel Figari - Publié dans : PENSER LE QUOTIDIEN pour mieux vivre
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Jeudi 13 novembre 2008 4 13 /11 /Nov /2008 18:05

Accompagner une personne dépendante - que ce soit un enfant, une personne malade, âgée ou handicapée - est une charge que l'on ne choisit pas toujours, et qui impose des sacrifices. Doit-on pour autant renoncer à sa vie personnelle ?

Article à lire en cliquant sur le lien suivant :

http://www.bienetremag.com/developpement_personnel/accompagner_une_personne_dependante-361-1.html

Par Joel Figari - Publié dans : PENSER LE QUOTIDIEN pour mieux vivre
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Lundi 24 novembre 2008 1 24 /11 /Nov /2008 18:11

Coaching et philosophie

Présentation de la communication proposée au

8° Colloque sur les nouvelles pratiques philosophiques, Unesco, 20 novembre 2008

 

Le coaching individuel est-il une activité philosophique ? Les ouvrages théoriques et méthodologiques sur le coaching (comme ceux de V. Lenhardt ou B. Hévin)  présentent généralement la philosophie comme l’une des racines du coaching, voire comme son fondement théorique et comme sa forme même. En particulier, la maïeutique socratique aurait donné naissance à la méthode du questionnement utilisée par le coach, afin de permettre au coaché, non pas de recevoir un enseignement, mais de trouver par lui-même les solutions à ses problèmes théoriques ou existentiels. Comme dans la formule kantienne, selon laquelle on n’apprend pas la philosophie, mais seulement à philosopher, c’est-à-dire à exercer par soi-même sa raison, de même le coaching serait la pratique guidée d’un exercice autonome de la raison, dans sa visée pratique ou théorique. Cependant, alors que les coaches refusent généralement de confondre leur activité avec une thérapie, le Théétète de Platon nous rappelle que Socrate concevait la maïeutique sur le modèle médical, comme une purification de la pensée, afin de donner naissance à des enfants « viables », en supprimant les pensées mal formées. L’essor des consultations philosophiques au XX° siècle nous montre que le philosophe peut être amené à pratiquer un coaching particulier, dans lequel il peut être question de la santé de l’âme et de ses pensées (comme dans la logothérapie selon Frankl ou dans la philo-thérapie selon Suarez) : ce qui n’est pas sans rappeler l’ataraxie épicurienne. Peut-on dire alors que la consultation philosophique se rapproche davantage de la thérapie et du mentorat que du coaching ? Ce serait confiner le philosophe dans un rôle de directeur de conscience, de maître à penser ou de pédagogue, travaillant au mieux à la santé de l’âme, au pire à un endoctrinement. Or le but de la philosophie n’est-il pas de faire servir la pensée à la vie elle-même ? On se demandera donc si le philosophe, dans son rôle de conseiller théorique, moral ou politique, ne viserait pas en réalité un but semblable à celui du coaching : permettre à son interlocuteur de devenir conscient de lui-même et de son rapport avec le monde, c’est-à-dire faire de la philosophie autre chose qu’une théorie générale, et la transformer en une éthique individuelle, susceptible de participer à son perfectionnement et à son épanouissement. N’est-ce pas notamment le sens que F. Varela confère à ce qu’il nomme l’énaction, c’est-à-dire à une intégration mutuelle de l’expérience, de la pensée (intelligence théorique, pratique et émotionnelle) et de l’action ? Dans ces conditions, le coaching ne constituerait-il pas un renouveau de l’idéal antique de la philosophie, conçue comme un « exercice spirituel » (P. Hadot), nécessaire au perfectionnement moral de l’individu ?

Le texte complet de la communication, qui a donné lieu à un atelier, sera disponible dans la revue en ligne "Diotime" vers janvier 2009.

Par Joel Figari - Publié dans : COACHING
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