Partager l'article ! Méditer au travail ? Une singulière proposition de David Lynch: David Lynch, le réalisateur d’ Elephant Ma ...
David Lynch, le réalisateur d’ Elephant Man (1980), s’est rendu à Lille le 18 avril 2010, afin de promouvoir la méditation transcendantale dans les lycées français, à titre expérimental (AFP, 18/04/2010). Je ne discuterai pas ici pour savoir si la méditation transcendantale est une pratique sectaire (comme le juge un rapport parlementaire français en 1995). Ce qui m’intéresse davantage dans cet « événement médiatique » est le problème général qu’il sous-entend : pourquoi la méditation serait-elle nécessaire, précisément dans les lycées français, où l’on enseigne déjà la philosophie depuis la fin du 19e siècle ? La proposition de David Lynch semble ignorer que la méditation fait partie de la philosophie, et que la philosophie faisait partie de la tradition culturelle française, avant même que Carl Rogers n’eût conceptualisé le développement personnel aux Etats-Unis et que la méditation transcendantale du gourou Maharishi Mahesh Yogi ne fût popularisée, dans les années 1960. Cependant, au lieu de rejeter ce regard extérieur apporté par « un américain » sur « la France », je voudrais dégager le problème vers lequel il me semble faire signe. Ne serait-ce pas que la méditation a, de fait, perdu sa place dans la mentalité et dans le mode de vie des français ? Je voudrais éviter ici les stéréotypes, mais je remarque que la France, historiquement, est passée en un siècle et demi d’une civilisation rurale à une civilisation industrielle, puis post-industrielle, et maintenant hypertechnicienne : la conscience du temps s’en est forcément trouvée modifiée jusqu’à ses racines. Le développement économique, la mondialisation, l’hyper-concurrence et la normalisation tissée en réseau imposent un rythme de vie frénétique, non seulement au travail, mais aussi dans les vies personnelles et, plus profondément encore, dans les mentalités (Paul Virilio a même conçu une impressionnante exposition des « accidents » de la vitesse à la Fondation Cartier en 2002). Il semblerait ainsi que le « mode de vie moderne » partagé par de nombreux Français soit celui du « toujours plus, toujours plus vite », ne laissant aucune place à la méditation. Comme le disait Bergson : « vivre d’abord, philosopher ensuite ». Car la méditation prend du temps, et n’est pas immédiatement productive. Elle est donc exclue du travail, dans un monde économique tendu par l’exigence de l’efficacité et de la productivité. Méditer serait en effet contre-productif. A court terme, cette conception s’impose logiquement et économiquement, bien sûr : on ne peut pas à la fois méditer et produire, méditer et répondre à un client ; la logique de la méditation est de prendre son temps pour réfléchir, la logique du travail en milieu économique est plutôt d’agir à propos, avec précision et rapidité, en ayant déjà tout réfléchi. La méditation est donc reléguée à l’arrière-plan du travail, c’est-à-dire dans le temps socialement admis du repos et du loisir. A la rigueur, on lui accorde donc une place au lycée, tant que l’on n’a pas trop oublié que le mot « école » vient du grec « scholè », qui veut dire à la fois « étude » et « loisir », au sens de « liberté ». Mais quand le modèle de la productivité économique devient la norme du système éducatif, la méditation risque à son tour d’être exclue de l’école. L’enseignement de la philosophie est d’ailleurs régulièrement attaqué et menacé de disparition. Mais à long terme, si la méditation est exclue du travail, aussi bien dans la « vie active » qu’à l’école, n’est-ce pas le signe la « vie contemplative » perd sa place dans le mode de vie des Français ? Pourtant, n’y a-t-il pas un besoin qui persiste, celui de prendre du recul, de « transcender » l’action présente, pour lui redonner du sens et pour récupérer soi-même le sens de sa propre vie ? Proposer de méditer, c’est proposer de transcender l’action et d’échapper à son emprise totalitaire sur nos consciences ; c’est nécessairement entrer dans une transcendance de la pensée, en la situant sur un autre plan que celui du réseau actif où elle se trouve quotidiennement enserrée. En disant cela, je ne milite pas pour la forme particulière de la « méditation trascendantale », mais je fais remarquer que toute méditation est d’une certaine façon transcendantale, au sens où elle porte sur un niveau de conscience séparé de la seule utilité immédiate de l’action. Si David Lynch propose d’introduire cette pratique spirituelle dans les lycées, cela pose la question de savoir quel est le sens de l’école : est-ce de préparer les enfants au temps ininterrompu du travail adulte, où il faut avant tout agir, et donc de les conformer au modèle de la productivité, excluant la méditation ? ou bien est-ce d’ éveiller leurs consciences, notamment par la méditation, à l’âge où ils ont encore le temps de réfléchir à ce que sera leur vie future ? Mais le problème se pose aussi au sujet du monde économique et du travail productif : la méditation est-elle un facteur contre-productif, à éliminer du processus de production et de l’organisation du travail ? Le coût humain et le coût économique de la méditation au travail, ou de son absence, n’a jamais été mesuré, à ma connaissance. Or je me pose la question : l’impossibilité de faire retour sur soi-même, engendrée par l’urgence de l’action économique, n’est –elle pas source de certains malaises ? Une personne qui « travaille » toute la journée, travaille-t-elle vraiment toute la journée ? N’y a-t-il pas des échappatoires, des moments de retour vers l’intimité, qui sauvegardent l’individu de l’aliénation ? Et ces moments ne sont-ils pas des repos de l’esprit pensant, une récupération d’énergie favorable à un meilleur travail ? Dans la Politique, Aristote disait que l’on se repose pour mieux travailler ensuite ; il disait aussi que penser est le propre de l’homme, qui est autant un « animal politique » qu’un « animal pensant ». Négliger la dimension méditative d l’homme, et organiser un rythme de travail exclusivement en fonction de l’action, c’est risquer de paralyser l’action elle-même. Cela ne veut pas dire qu’il soit nécessaire de pratiquer la « méditation transcendantale », ou une autre forme de méditation, pendant le temps de travail, mais plutôt que la méditation étant une nécessité pour que l’homme se retrouve lui-même, il est nécessaire de repenser l’organisation sociale du temps de travail par rapport au temps de méditation, de loisir et de développement de la personne. Une réflexion sur la productivité, ses conditions et ses finalités, est donc aussi mise en jeu par la question de la méditation. C’est un autre débat.
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